ousiologie

ousiologie

le discours de Saint Paul à Athènes

 Face aux diverses traditions religieuses et face à l’athéisme contemporain le philosophe ne peut ne pas se poser cette question : qu’en est-il de cet être premier (que les traditions religieuses appellent Dieu) que tant d’hommes prétendent adorer et que d’autres s’acharnent à rejeter ?

Mais avant de prétendre parler de Dieu, il faut d’abord savoir s’il existe ou non ! Ainsi, une découverte strictement philosophique de l’existence de Dieu est-elle possible ?

Pour certains, Dieu existe et cela est évident. Selon eux, l’existence de Dieu peut se déduire immédiatement de la seule réflexion sur l’idée de Dieu. Une telle position est ce que l’on appelle l’ontologisme.[1] Pour d’autres, Dieu existe peut-être, mais il est impossible de le démontrer philosophiquement : c’est ce qu’on appelle l’agnosticisme.[2] Pour d’autres encore, Dieu n’existe pas : c’est l’athéisme.[3] Pour d’autres enfin, Dieu existe et, bien que cela ne soit pas évident, il est possible de le découvrir philosophiquement sans avoir recours à la foi. Cette position n’a pas de dénomination particulière mais elle est communément admise dans ce que les historiens appellent le courant réaliste.[4]

Devant toutes ses assertions, qu’en est-il de la position de Saint Paul que l’on considère comme le théologien ayant lancé le plus d’idées dans le monde[5] et dont la sagesse est une sagesse de Dieu[6] par rapport à la question de l’existence et de celle de la preuve s’il existe de son existence ?

Pour dégager sa position par rapport à cette question, notre travail ainsi consiste à l’analyse philosophique du discours de Saint Paul à Athènes par rapport à la preuve métaphysique de l’existence de Dieu. Ce discours est tiré des Actes des Apôtres au chapitre 17, verset 22 à 34. Dans ce texte, Saint Paul expose son argumentation en trois mouvements : le premier mouvement va du verset 22 au verset 23, de « Debout au milieu de l’Aréopage » à « vous l’annoncer » où Saint Paul nous entretient sur l’atmosphère qui règne dans la ville d’Athènes.

            Le deuxième mouvement, va du verset 24 au verset 29 de « le Dieu qui a fait le monde » à « le génie de l’homme ». Dans cette partie, Saint Paul annonce le vrai Dieu en affirmant qu’il est le créateur de l’univers et également le créateur de l’homme.

            Le troisième mouvement va du verset 30 au verset34, de « Or voici que » à « d’autres avec eux » là Saint Paul lance un appel à la conversion.

 

+                                                                                     +

+

 

            Dans de ce texte Saint Paul fait un exode de circonstance. Il nous décrit l’atmosphère de la ville d’Athènes « debout au milieu de l’Aréopage. » Quant à la ville d’Athènes, elle était considérée comme le modèle de la culture hellénistique, le centre spirituel de l’hellénisme païen ; il y avait donc déjà l’idée de Dieu.

            C’est dans ce cadre que Saint Paul décrit l’atmosphère régnant à Athènes, c’est pourquoi l’on dira d’ailleurs que la théologie de Saint Paul est contextuelle et cela nous pouvons le percevoir au verset 22 quand celui-ci affirme : « Athéniens, à tous égards vous êtes, je le vois, les plus religieux des hommes ».

            Cette phrase ouvre le champ de la prédication de Saint Paul qui, jusque là n’a fait que relever l’atmosphère culturel qui régnait dans la ville. Aux idoles présentent dans la ville d’Athènes étaient dédiées des « monuments sacrés » avec des inscriptions, parmi lesquels il y avait un monument dédié au « dieu inconnu ». Cette dédicace faite au « dieu inconnu » était due à la crainte des Athéniens de s’attirer le ressentiment de quelques divinités dont ils ignoraient l’existence. Saint Paul quant à lui en donne une tout autre définition, en mettant en exergue leur ignorance de Dieu : « ce que vous adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l’annoncer ». Dès lors nous pouvons donc convenir que pour Saint Paul l’être suprême existe et c’est en effet ce qu’il tente de démontrer aux Athéniens tout au long de son raisonnement.

            Ensuite, Saint Paul affirme que Dieu, celui que les Athéniens adorent sans le connaître est celui qui régit l’ordre du cosmos. Le cosmos dans la conception Stoïcienne (l’une des grandes doctrines à la mode à cette époque) est comme un être vivant, doué de raison, plein de vie, absolument parfait ; qui est gouverné par la providence, dirigé et traversé par le divin qui lui est premier. En effet, tout ce que renferme la nature ne provient nullement de l’homme que l’on considère comme ayant le degré plus élevé dans l’ordre des êtres. Si donc, les êtres bénéficient d’une providence, c’est qu’il existe une providence créatrice, qui se trouve être la condition nécessaire de la providence dont bénéficie les êtres. Ainsi, pour Saint Paul cette providence créatrice n’est rien d’autre que« Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, lui, le Seigneur du ciel et de la terre ». La providence est donc un acte intelligible de Dieu. L’acte créateur est donc une initiative de Dieu. Il en résulte aussitôt que cet acte ne peut s’identifier absolument avec l’être nécessaire de la cause créatrice ; « Dieu est tout ce qui est et rien de ce qui est »[7] . Il n’est pas un esprit limité, dépendant et perfectible, dont la pensée serait une activité accidentelle et progressive. Il est pensée subsistante, immuable et imperfectible ; or tout ce qui d’une manière quelconque est enfermée par le temps et le lieu est moindre que ce qui n’est pas soumis à aucune loi du temps ou du lieu, par conséquent Dieu qui est immuable, transcendant « n’habite pas dans les temples faits de main d’homme ». Car tout cela provient de lui. Il est donc absurde de l’assimiler à des objets matériels « comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses .» En outre, Dieu étant immanence, transcendance, seul existant par soi, il a fait toute les choses de rien et tout ce qui n’est pas cela est moindre que ce que l’on peut penser. Quel bien pourrait-il à cet effet manquer au bien suprême, par qui tout est bien ? Tout ce que nous pouvons lui offrir ne sont autre chose que ses œuvres, il n’a donc pas « besoin de quoi que ce soit ».

            Cependant, pour que la création ait un sens, il faut que dans l’univers existe une ou plusieurs personnes et c’est pourquoi « d’un principe unique il a fait tout le genre humain pour qu’il habite sur toute la surface de la terre ». En effet, un univers sans êtres personnels serait dépourvu de sens ; un tel univers serait sans valeur pour la cause créatrice, puisqu’elle n’y trouverait aucun accroissement de perfection ou de bonheur. La personne au contraire, est inhérente ou une valeur en soi. Cette inhérence est digne du créateur et peut-être voulue par lui parce qu’elle est parfaitement subordonnée à la valeur de Dieu. Dès lors, en aimant ses créatures le créateur n’aime rien qui lui soit étranger ; il ne tend pas vers une perfection à acquérir, c’est lui-même qu’il rencontre en ses créatures. Le fini est donc relatif.

            Dieu ainsi ordonne l’univers crée à sa fin dernière c’est-à-dire à la réalisation de la valeur inscrite dans la nature des personnes crées. Pour que cela puisse être, il « a fixé des temps déterminés et les limites de l’habitat des hommes, c’était afin qu’ils cherchent la divinité pour l’atteindre, si possible comme à tâtons et la trouver ; aussi bien n’est-elle pas loin de chacun de nous. » aussi, « c’est en elle en effet que nous avons la vie, le mouvement et l’être ». Par conséquent, Dieu « possède l’être de la manière la plus vraie et par là même la plus haute de tout »[8]

            L’ordre des êtres finis est tout entier conditionné ou causé : un être fini est un être qui s’oppose à d’autres, c’est-à-dire un être dont la réalité propre est étrangère à la réalité d’autres êtres. Ainsi donc, tous les êtres sont finis, c’est-à-dire opposés, étrangers, isolés ; aucun de ces êtres ne peut-être la cause adéquate d’un autre, la cause d’être ou la cause créatrice, car si l’un d’eux était cause créatrice d’un autre, il le précontiendrait adéquatement et, du coup, il ne pourrait s’opposer à son effet comme le fini s’oppose au fini. Cependant les êtres finis sont tout entier semblables les uns aux autres en tant qu’être. L’absolu ne peut donc pas avoir de similitude réelle et adéquate avec ses propres effets, ce qui laisse donc apparaître l’antinomie de l’absolu et du fini. Or si l’absolu était fini, il ne pourrait être la cause adéquate d’aucun autre être. Tout entier être il ne s’oppose à rien, tout entier tel ; il s’oppose à tout le reste. Saint Paul rajoute que nous (s’agissant des êtres humains) « sommes de la race de Dieu » ; et pour ce faire il cite certains poètes ou anges de la ville d’Athènes : « ainsi d’ailleurs l’ont dit certains des vôtres ». En effet nous sommes de la race de Dieu ; car non seulement Dieu possède certaines caractéristiques de l’homme : la perfection fondamentale, commune à tous les êtres, mais pas de la même manière que nous. Semblable à tout homme, distinct de lui, mais une fois de plus d’une manière éminente. Intelligible comme tout être mais éminemment, car il l’est par lui-même : « Dieu a tout l’être du corps, sans être borné au corps ; tout l’être de l’esprit sans être borné à l’esprit ; et de même des autres essences possibles. Il est tellement tout l’être qu’il a tout l’être de chacune de ses créatures, mais en retranchant la borne qui la restreint. ». Et parce que « nous sommes (…) de sa race », « nous ne devons pas penser que la divinité soit semblable à de l’or, de l’argent ou de la pierre, travaillés par l’art et le génie de l’homme. » Saint Paul manifeste ainsi l’absurdité du culte des idoles. Il affirme l’existence de Dieu en passant par la négation de l’être fini. Il réalise ainsi d’une certaine manière la dialectique Hégélienne. En effet il ne nous est pas permis de connaître ce qu’est Dieu mais ce qu’il n’est pas. Cette affirmation de l’être infini faite par Saint Paul résout le problème de l’antinomie de l’infini et du fini.[9]

            Enfin, tout homme est appelé à se convertir à Dieu, à se tourner vers lui. Mais on ne peut rencontrer Dieu que si lui-même se tourne vers nous : « or voici que, fermant les yeux sur les temps de l’ignorance, Dieu fait maintenant savoir aux hommes d’avoir tous et partout à se repentir ». On voit dès lors Saint Paul inviter les Athéniens à une conversion authentique, en ce sens qu’il appelle à passer de l’idolâtrie à une conception monothéiste de Dieu. Il s’agit là d’une adoration de Dieu reconnu par la raison comme créateur et régulateur du cosmos. Cette création oriente la raison de l’homme vers le créateur lui-même. Cette conversion s’impose parce que Dieu « a fixé un jour pour juger l’univers avec justice par, un homme qu’il y a destiné, offrant à tous une garantie en le ressuscitant des morts. ». Ainsi, l’enfer et le ciel sont une bienveillance de Dieu et cette bienveillance relève le caractère provident de Dieu. Aussi la résurrection garantie la foi en la mission de celui-ci, de juge et de sauveur à la fin des temps. Cependant « à ses mots de résurrection des morts, les uns se moquaient, les autres disaient : « nous t’entendrons là-dessus une autre fois.» ». En effet dans, le monde grec, la doctrine de la résurrection a eu beaucoup de peine à vaincre les préventions et c’est pourquoi les Aréopagites d’Athènes se contentent de rire. L’échec de Paul à Athènes fût à peu près complet, sauf que « quelques hommes (…) s’attachèrent à lui et embrassèrent la foi. »

 

+                                                                              +

+

 

 

             Au terme de notre analyse du discours de Saint Paul à Athènes par rapport à la preuve métaphysique, il nous incombe de dire que Saint Paul pense que,  Dieu ne s’est pas manifesté qu’à travers la révélation biblique car pour tous les hommes, la création était un livre ouvert dans lequel des esprits disponibles auraient dû reconnaître la main de Dieu. Ainsi, cet ordre que Dieu a mis dans son œuvre Saint Paul pense qu’il est offert, qu’il peut-être découvert par l’homme, connu de lui, même si ce n’est qu’à « tâtons ». Cette capacité de connaître a dû susciter l’enthousiasme des sages. Et ils étaient de plus parfaitement conscients qu’ils pouvaient connaître peu à peu cet ordre du réel et ses lois, ils n’en étaient nullement les créateurs et les maîtres. S’il y a un ordre dans le monde, c’est Dieu qui l’y a mis accordant à l’homme la grâce et le devoir de le découvrir pour y conformer son agir. Ainsi à travers ce discours nous avons pu percevoir la nécessité d’un absolu, la relativité du fini comme tel et une réflexion sur l’antinomie de l’absolu et du fini. Les différents éléments perçus dans ce discours représentent par ailleurs ceux pour parvenir à l’affirmation de l’être infini et représente la preuve métaphysique de l’existence de Dieu. Aussi, ce discours de Saint Paul inaugure une stratégie missionnaire fondée sur une approche positive de la religiosité des Grecs. Cette perspective représente un monde Grec en attente du 

« Dieu inconnu », préparé par ses théologiens-poètes.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE :

 

Guy-Marie Oury, Dictionnaire de la foi catholique, CLP, 1986, 272 p

 

Jean Dorcase, Dictionnaire des citations chrétiennes, Paris, Centurion, 1990, 614 p

 

La Bible de A à Z III (personnages), Belgique, Brepols, 1989, 294 p

 

Les notions philosophiques II, Paris, Puf, 1990, 3301 p

 

Nouveau dictionnaire de Théologie, Paris, Cerf, 1996, 1138 p

 

Saint Anselme, Sur l’existence de Dieu (Proslogion), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1992

 

Van Steenberghen, Ontologie, 2ème édition, Louvain, 1952



[1] Les notions philosophiques II, Paris, Puf, P.1804

[2] Guy-Marie Oury, dictionnaire de la foi catholique, CLP, P.1986

[3] Nouveau dictionnaire de Théologie, Paris, Cerf, 1996, P.44

[4] Les notions philosophiques II, Paris, Puf, P.2174

[5]  La Bible de A à Z III (personnages), Belgique, Brepols, P.209

[6] Ibid, P.219

[7] Jean Dorcase, Dictionnaire des citations chrétiennes, Paris, Centurion, 1990, P.158

[8] Saint Anselme, Sur l’existence de Dieu (Proslogion), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1992, P.15

[9] Van Steenberghen, Ontologie, 2ème édition, Louvain, 1952, PP.150-154



23/06/2008
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 8 autres membres