ousiologie

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Commentaire du fragment 139L-136B de Pensées de Blaise Pascal

 

         De toute la philosophie s’étendant des premiers penseurs aux penseurs contemporains, la question de l’homme a été l’une des préoccupations majeures. C’est effectivement dans ce cadre qu’intervient le texte soumis à notre étude, extrait du fragment 139L-136B de Pensées de Blaise Pascal ; auteur dont la réflexion porte sur les contrariétés de la nature humaine. Dans ce texte, Pascal nous parle essentiellement du divertissement.

Pour se faire, il articule sa thèse autour de trois mouvements : le premier mouvement part de « quand je m’y suis quelquefois » a « mais la classe qui nous en détourne » ; dans ce mouvement, Pascal soutient que l’homme ne sait guère demeurer en repos.

Le deuxième mouvement part de « et ainsi quand on leur reproche » a « et de remplir l’esprit de son venin » où il affirme l’insatisfaction de l’homme par rapport à ce qu’il recherche.

Le troisième mouvement part de « ainsi l’homme est si malheureux » a parce que personne ne les empêche de songer à eux », dans lequel, Pascal soutient que l’ennui est l’un des malheurs de l’homme.

 

 

         De prime abord de ce texte, Pascal affirme que l’homme ne sait guère demeurer en repos. En effet, l’homme est essentiellement engagé dans l’action ; il est sans cesse agité.

Cependant pourquoi une telle agitation de la part de l’homme ?

Face à cette interrogation, Pascal répondra que cela « vient d’une chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » ; autrement dit, la raison essentielle pour laquelle l’homme ne peut s’empêcher de s’occuper réside dans son incapacité à demeurer dans le calme. Ainsi, le repos n’apparaît pas aux yeux de l’homme comme enviable mais plutôt comme une punition. En clair, « les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc. » caractérisent la fuite devant le repos.
Mais aussi, aussitôt qu’un besoin est satisfait, un autre s’impose : cet homme ne trouve ainsi jamais le repos.

En effet, ce dernier ne trouvant à ce qu’il possède présentement ni l’agrément ni le bonheur souhaités, il est amené à chercher ailleurs l’objet de tous ses vœux. On pourrait alors dire que la durée d’un état est une raison suffisante pour l’homme, pour que cet état lui soit insupportable, si enviable et si désirable qu’il puisse paraître. C’est pour quoi, quand  même ayant tout ce dont il a besoin, l’homme ne peut s’empêcher de « divertissement » ; et cela, parce qu’il « ne peut demeurer chez soit avec plaisir ». C’est donc à juste titre que Pascal affirme que : « un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place (…) et on ne cherche les divertissements et les jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir ». Et, c’est là tout le malheur de l’homme, qu’il ne sait demeurer en repos.

Pourquoi  l’homme éviterait-il de demeurer en repos ?

La cause essentielle de cette incapacité à demeurer en repos est due à  l’incapacité de l’homme à être seul avec soi-même, à penser à soi-même, étant donné sa situation, qui, « consiste dans le malheur naturel de [sa] condition faible et mortelle ». Penser donc à soi, c’est penser à la misère de soi ; ce qui fait fuir l’homme de lui-même, de cette pensée, est « que rien ne peut [le] consoler lorsqu[‘il y pense] de près ». Ainsi donc, seul ce qui lui permet de s’évader de lui-même, lui procure le bonheur ; mais dirions-nous, l’homme de quelques manières que se soit demeure un temps soit peu en repos. Cependant, ce repos n’est pas un repos en tant que tel ; cela, non seulement parce que la réalité de notre être limité l’exige, mais aussi parce qu’il n’est pas voulu, souhaité ;  contrairement au repos ici, qui est voulu en ce que l’on dispose d’assez de bien pour vivre. Et c’est ce que l’homme ne sait pas faire. Car, quand bien même ayant tout ce dont il dispose, il ne peut demeurer en  repos. Ce manque de repos n’est pas dû à un manque mais à la misère de sa condition.

Pascal illustre bien cette idée en nous donnant l’exemple du roi : « quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde ; et cependant [si le roi] est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est ( …) il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltent qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit » ; autrement dit, bien qu’occupant le « le plus beau poste du monde » ce roi ne peut demeurer en repos. Il est entouré de courtisans qui le divertissent et l’empêchent de penser à lui-même ; car s’il se retrouve face à lui-même, il sera malheureux qu’un autre homme. le divertissement représente donc pour l’homme, le bonheur en tant qu’il, l’empêche de penser à lui-même, il l’éloigne de sa réalité existentielle; et c’est pourquoi, « le jeu et la conversation avec des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés ». Est-ce là le bonheur que de courir près les choses, que de se fuir ? Évidemment non ! Et Pascal de cet avis, affirme : « ce n’est pas (…) du bonheur ». L’homme s’est donc trompé de bonheur. En effet, ce n’est pas ce « qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on recherche ni les dangers de la guerre, ni a peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit » ; autrement dit, toutes les agitations de l’homme sont tendues vers ce qui l’éloigne de lui-même et « de là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible, de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible ». Le vrai bonheur serait donc une « trace toute vide »[1]que l’homme à travers ses agitations « essaie de remplir de tout qui tombe sous ses yeux »[2]. Ainsi donc, demeurer en repos représente pour l’homme un vice quand il affirme dans un proverbe que « l’oisiveté est la mère de tous les vices ». Face à cette incapacité de demeurer en soi-même, le divertissement représente donc « tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux ».

En outre, Pascal met en évidence une contradiction dans cette idée de divertissement. L’homme s’agite parce que le repos lui est insupportable mais paradoxalement selon le philosophe, dans l’agitation même il y a une profonde aspiration au repos. Partant de l’exemple qu’il  nous livre de la chasse du lièvre, nous pouvons affirmer avec lui que le chasseur pense que le lièvre est le but final de sa chasse et que le plaisir de le posséder lui fait accepter toutes les fatigues qu’il se donne pour cela. Mais pourtant, il ne voudrait pas l’avoir acheté, l’objet qu’il cherche ne le satisfait donc pas. La chasse ne fait que le détourner de penser à lui-même ; c’est donc la chasse qu’il cherche et non le but de sa chasse ; il croit sincèrement chercher le repos et ne cherche en fait que l’agitation. Mais pour que le divertissement lui soit intéressant, il faut qu’il se donne l’illusion d’un but à atteindre. L’agitation de tout cela et l’illusion du repos à venir sont donc liée dans l’idée du divertissement.

 

         Ensuite de ce que pour Pascal l’homme ne sait guère demeurer en repos, pour lui également, est vain tout ce que recherche l’homme, est vain le fait de penser que la possession des choses que les hommes recherchent puisse les rendre heureux. Aussi, « leur faute n’est pas en ce qu’ils cherchent le tumulte, s’ils ne le cherchaient que comme un divertissement ; mais le mal est qu’ils le recherchent comme si la possession des choses qu’ils recherchent les devait rendre véritablement heureux, et c’est en quoi on a raison d’accuser leur recherche de vanité ». Tout cela met en évidence la double nature des hommes qui aspirent au repos mais qui sont incapables de s’en défaire : « ils s’imaginent que, s’ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’agitation ». pascal explique cette double nature dans l’affirmation suivante : « ils ont un instinct secret qui les porte à chercher ailleurs le divertissement et l’occupation au dehors, qui  vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte » ; autrement dit, il existe en l’homme deux instincts : dont l’un le pousse à chercher le bonheur, à cause de sa misérable condition en dehors de lui-même ; et l’autre le pousse à ne le chercher que dans le repos, à cause de la grandeur de sa première nature ; première nature qui fait référence au péché originel, au paradis perdu.

En clair, « de ces deux instincts contraires, il se forme en [l’homme] un projrt confus », celui de la recherche du bonheur. Cependant, cette recherche du bonheur à travers les agitations est vaine ; et cela, à cause de la double nature qui l’y pousse ; en ce sens qu’ « on cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a surmonté, le repos devient insupportable ». ce repos tant recherché à travers les agitations en ce qu’il y a toujours matière à agitation ; « car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent » ; aussi, « quand on se verrait même assez à l’abri de toutes part, l’ennui de son autorité privé » surgira.

Cet ennui, en effet n’a pas surgit de nulle part : l’homme avant d’arriver à un tel ennui était d’ores et déjà embarqué dans l’agitation et y est en tout instant. Elle apparaît donc pour lui comme une coutume et ainsi, elle devient pour lui comme une seconde nature ; car nous dira Pascal, la coutume est une seconde nature de l’homme. L’homme affairé à ne rien faire s’ennuierait donc, par coutume. Ce que Pascal justifie en ses termes : « l’homme est si malheureux, qu’il s’ennuierait sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa propre complexion ».

 

Enfin, Pascal affirme que l’ennui est cause de malheur pour l’homme. L’homme nous dira t-il, pour échapper à une telle situation, et espérer trouver le bonheur, se prête au divertissement ; mais «                                                       »

Tout cela l’homme le fait pour trouver sujet à occupation et éviter l’ennui. Ainsi, un tel jouerait au billard pour « se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre (…) les autres suent dans leur cabinet pour montrer au savant qu’ils ont résolus une question d’algèbre qu’on aurait pu trouver jusques ici, et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prises ». Cependant, le divertissement parce qu’il peut être cause d’ennui doit être chargé de sens pour que les hommes puissent y trouver matière à se divertir. Car, « ce n’est pas seulement de l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera ». Il faut donc qu’il y est un enjeu, afin qu’ils puissent véritablement se divertir ; sinon cela ne serait pas autre chose pour lui que l’ennui.

Pour Pascal, c’est l’ennui qui porte l’homme à être malheureux, sinon « d’où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant» qu’il est occupé à se divertir ? Dès lors, nous pouvons affirmer avec Pascal que « la seule chose qui nous comble de nos misères est le divertissement ; et cependant c’est la plus grande de nos misères »[3]. Pascal ici veut nous montrer le caractère paradoxal du divertissement.

Bien que condamnant le divertissement en ce qu’elle nous éloigne de nous-même, pascal reconnaît que « sans le divertissement il n’y a point de joie ; avec le divertissement, il n’y a point de tristesse ». Mais la joie procurée par le divertissement est précaire, fragile car il dépend des « milles accidents, qui font les afflictions véritables »[4].

En outre, selon Pascal, les personnes importantes de l’Etat sont heureux non pas parce qu’ils remplissent une tâche utile, mais ils le sont car ils sont dans une situation privilégiée du divertissement étant donné le grand nombre des personnes qui les entourent et qui se consacrent à les divertir. Pour lui, les activités sociales et politiques n’ont pas plus d’importance que le jeu de billard par exemple. Comme telle, ces activités l’occupent et l’arrachent de l’ennui. Ainsi, le divertissement désigne toutes les activités qui nous arrachent de l’ennui et, qui nous empêche de réfléchir sur nous-même. En effet, « qu’est-ce autre chose que d’être surintendant, chancelier, premier président, sinon d’être en une condition où l’on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés  pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? Sans le divertissement donc, l’homme serait accablé par la petitesse et la peur de mourir, il ne connaitrait pas un instant de joie et de repos. C’est en effet ce que dans le fragment 168-134 de Pensées, Pascal affirme : « les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser ».

En résumé, nous pouvons dire que l’ennui représente pour Pascal une misère sans cause auquel vient nous arracher le divertissement.

Par ailleurs, ce qui fait que l’homme ne peut pas demeurer en  lui-même, c’est qu’alors il prend conscience de son malheur existentiel dans l’expérience de l’ennui qui entraîne nécessairement la tristesse, le désespoir. C’est pour échapper à cela que l’homme se jette dans l’agitation qui le détourne de ses préoccupations existentielles et de sa condition de mortel. Le divertissement est le mouvement qui nous entraîne hors de nous. Nous préférons les tourments d’un emploi, d’une charge, d’affaire plutôt que de penser à ce que nous sommes, d’où nous venons.

 

 

         Au terme de notre analyse du texte, il nous incombe de souligner qu’après avoir démontré que la position de l’homme dans l’univers ne peut que le conduire à l’angoisse, au désespoir, Pascal s’en prend à l’aveuglement humain qui cherche dans le divertissement un moyen d’échapper à cette situation tragique au lieu d’en tirer les conséquences et d’envisager son salut. Le divertissement est un refuge, il permet de fuir, d’échapper à nous-même, à des préoccupations existentielles inévitables si nous nous retrouvons seul, face à nous-même.

Dans le but non seulement de convaincre mais aussi de persuader son interlocuteur, Pascal dans une organisation logique s’est appuyé sur les procédés rhétoriques.

Aussi, étant donné que l’homme s’est trompé de bonheur en ne le cherchant que dans le divertissement où peut-il donc en faire réellement l’expérience ?



22/07/2009
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